Euripide et le parti des femmes

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Si, à Athènes, les femmes sont exclues de la citoyenneté et de la vie politique, elles figurent sur la scène civique du théâtre. Des trois auteurs tragiques, c'est Euripide qui leur réserve les plus grands rôles en réécrivant les mythes autour d'elles et en ouvrant l'accès à un «intérieur» féminin interdit d'expression. Il s'agit donc de donner à entendre et à voir, à travers la diversité des figures et des oeuvres, ce premier surgissement d'un «féminisme» dans l'histoire de notre modernité occidentale. En déchiffrant le texte d'Euripide au pied de sa lettre, comme dans les inventions de son geste dramatique, cette lecture s'attache à la partition singulière et chorale des femmes, en réponse aux discours autorisés du pouvoir et aux désastres dont elles sont victimes ou témoins. Se découvrent alors la puissance critique et l'inventivité de la parole et des gestes féminins, qu'il s'agisse de dénoncer le malheur d'une cité identitaire et arrogante ou de proposer la vision d'une communauté humaine qui fasse droit à la vie. Transgressant les frontières entre les genres et les civilisations, le parti subversif des femmes restitue à la tragédie d'Euripide sa fonction dionysiaque.

Ancienne élève de l'ENSJF, professeur en classe préparatoire à Strasbourg, Claire Nancy a mené, en même temps que son enseignement de littérature générale et de grec, des travaux sur Euripide : lecture, traduction et dramaturgie. Elle a publié de nombreux articles, en France et à l'étranger, sur la fonction du théâtre grec, sur la femme tragique, sur le théâtre d'Euripide, et sur ses figures féminines. Elle a traduit Hécube et Les Troyennes (GF), Les Phéniciennes (Belin, en collab.), ainsi que La Paix d'Aristophane. Elle a collaboré comme dramaturge avec M. Deutsch et Ph. Lacoue-Labarthe pour la production théâtrale des Phéniciennes (TNS, 1982), avec Bob Wilson pour la mise en scène de sa Médée (Opéra de Lyon, 1984), avec A. Torrès pour le projet Les Grecs-Banlieues du Grand Est avec des jeunes de quartiers sensibles (1997-1998). Elle a également enseigné la dramaturgie du théâtre grec au TNS.

Extrait du livre

EURIPIDE ET LE PARTI DES FEMMES

La cause est aujourd'hui bien claire : la misogynie - sous sa forme occidentale - n'a pas volé son étymologie grecque. La rhétorique athénienne réservait aux femmes un sort éloquent dans sa brutalité, qui leur donnait le choix entre la mention du silence - la place du blanc, du trou ou du mort, comme on voudra (c'est celle que Périclès recommandait à leur sujet comme unique oraison) - ou bien celle du blâme : psogos gunaïkôn, le «blâme des femmes», porté en Grèce à la hauteur d'une institution, genre des femmes par excellence (le génitif, ici, est évidemment objectif), dont Stobée dressera les reliefs, quelques siècles plus tard, dans la section de son Anthologie qui s'intitule ainsi.
Pour peu qu'on y prête attention, on peut donc exhumer tout un corpus misogyne, dont le texte fondateur est évidemment le fameux récit hésiodique qui raconte l'apparition de la «race des femmes» (sur lequel a travaillé Nicole Loraux), et dont les mythes récurrents sont celui des Amazones (auquel s'intéressa Suzanne Saïd) et celui du crime lemnien, étudié il y a longtemps déjà par Georges Dumézil. Telles sont en effet les trois références qui reviennent constamment, qu'il s'agisse de s'en prendre directement aux femmes, comme le fait la poésie satirique (et en particulier le célèbre ïambe des femmes, de Sémonide d'Amorgos) ou comme le fera la comédie d'Aristophane ; ou bien de nourrir leur représentation dans un genre apparemment moins polémique, celui de la tragédie.
Texte actif en tout cas que ce psogos gunaïkôn, sur lequel la civilisation grecque fonde son mode d'exclusion des femmes. Texte qui ne cesse de discourir des griefs de la cité, texte qui définit la cité par ces mêmes griefs - cité philopsogos, selon l'expression qu'utilise (v. 904) l'Électre d'Euripide. On aurait attendu, peut-être, sous le coup d'une autre image de la Grèce, philosophos. Mais ce serait faute d'avoir entendu la leçon du fragment 36 d'Éole : «Qui cessera de médire de la femme, on l'appellera infortuné et sans sagesse : ou sophos.»
Ou bien la sophia, donc, ou bien les femmes. Ce qui, d'un même coup, exclut les femmes de la sophia et constitue la sophia en ennemie des femmes. On entend ici en sous-texte les précisions du récit hésiodique : née d'une part de la vengeance des dieux, modelée d'autre part en forme d'illusion à partir de la matière, la nature féminine n'a rien en commun avec l'arétè (la valeur ou la vertu) des hommes. Ventre avant tout, c'est-à-dire estomac et sexe, elle est strictement asservie aux nécessités naturelles et, quelle que soit l'excellence éventuelle de ses intentions, elle ne peut parler que le langage à la fois avide et frauduleux, bas et tortueux, de son origine. En aucun cas elle ne saurait accéder au logos, à ce discours clair et symbolique qui fonde la collectivité politique. Dans la cité du logos, les femmes n'ont aucun droit, parce que chez elles, précisément, le logos n'a pas droit de cité. On sait que le mot politès (citoyen) n'a pas de féminin.
Pas de vertu civique, par conséquent, qui n'exclue les femmes, qui ne se fasse même un devoir d'exclure les femmes : comme le dit l'histoire de Pandore, la femme a été conçue comme rétorsion, comme piège pour les mortels, obligés désormais de protéger contre elles leur intégrité. L'exclusion se double d'une mise en garde, à l'envi répétée.
La tragédie grecque joue ici un rôle essentiel. Représentation d'elle-même que se donne la cité, paideia (éducation) du politès, elle l'instruit de son destin en même temps que de son histoire en imitant ses actions. Les rapports des sexes - grecs - s'y proposent donc en figures, ou en discours. Ainsi voit-on les femmes d'Eschyle entraver le plus souvent les entreprises civiques, qu'elles pleurent ou crient comme celles qu'Etéocle essaie de refouler dans Les Sept contre Thèbes ou que, douées de desseins virils (comme Clytemnestre, la femme androboulos), elles usurpent le pouvoir. Et l'on sait que la transformation des Érinyes en Euménides n'est pas une petite affaire.
Du côté de Sophocle, la leçon est plus subtile. Plus pacifique, elle décharge les femmes de leur malignité. Mais chez lui, la vérité se cache, le destin déjoue les apparences, il faut lire les signes : à qui sait les entendre, les noms propres disent l'essentiel. Électre, celle qui pleure, Antigone, celle qui vient en travers, et Déjanire, celle qui tue - ou brûle - l'homme, sonnent comme un triple avertissement. Constellation exemplaire, les trois protagonistes féminines de Sophocle ne peuvent proposer de leur «race» que le triple visage d'une menace et venir comme témoins à charge, fût-ce malgré elles, dans le procès que la cité instruit contre elles. Toute leur bonne volonté ne saurait empêcher leur vocation de s'accomplir.

Les mots préférés de Claire Nancy

  • «Finitude»
     
    Finitude
     

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